Edito

Il est un privilège, que de s’adresser à la jeunesse. Quels horizons promis ? Quelles envies pour demain ? Ni instable, ni désorientée, contrairement à ce qui lui est souvent reproché, la jeunesse sait où elle va. Et pourtant, elle subit le poids du paradoxe d’une société qui la vante autant qu’elle en a peur. Depuis dix ans, Circulation(s) fait de cette émergence une spécialité, un pari exclusif.

Comme l’a définit sa fondatrice Marion Hislen, le festival « milite pour un décloisonnement et une confrontation des regards. Il propose un panorama effervescent de la création contemporaine en Europe à travers la photographie ». Une veille attentive du secteur et l’étude de centaines de dossiers de candidatures nous ont permis de dessiner cet état des lieux. Devant ce panorama, je ne peux que faire ce constat : portée par une vague créative, la photographie émergente est bien loin de l’essoufflement. Le festival, légitimé par le monde de la photographie qui s’accorde pour l’élire parmi ceux qui comptent, s’affirme une nouvelle fois comme porte-parole de cette génération de photographes venus de toute l’Europe.

Fort de son succès critique et public, CIRCULATION(S) doit tout aux artistes. Édition après édition, ils nous prouvent la nécessité de leur existence. Que serait notre société sans eux ? Pourtant, il est bien difficile de faire ce choix déraisonnable de la vie d’artiste. Aujourd’hui, il est plus que jamais vital d’alerter et de lutter pour une reconnaissance du statut et une amélioration du quotidien des photographes. Contre l’incertitude, la solitude, la précarité, ils nous livrent leur pensée, leur écriture, leur passion… Poussés par une urgence indéfinissable, ils ont tant à nous dire.

Cette année, 45 artistes ont été sélectionnés. Avec l’aide du comité artistique et du jury, j’ai conçu une programmation empreinte par la culture des 16 nationalités, marquée par l’engagement. Avec la volonté de thématiser le parcours, cinq chapitres ont été définis pour que les travaux vivent en cohérence visuelle et dialoguent les uns avec les autres. Impondérables ou inattendus, les différents thèmes confrontent des écritures motivées par l’injustice sociale ou par l’angoisse générée face au monde de demain. D’autres espaces abordent la question complexe de l’identité ou celle directement liée à la nature du médium, à l’expérimentation formelle.

Ce n’est pas un hasard si, dès l’origine, le festival a déterminé son champ d’action sous le prisme de l’Europe. À chaque édition se créé une communauté de photographes qui échange et vit ensemble. Si le monde digital a disloqué l’esprit collectif, nous éprouvons tous le besoin de trouver des voix ou des espaces d’expression communs. À l’heure du Brexit et de la montée des mouvements national-populistes, il est temps de recréer du lien. Même si l’Union européenne a en quelque sorte failli sur ce point, même si elle semble se désunir et perdre sa force fédératrice, c’est grâce à la culture et à des projets artistiques que nous pouvons encore vivre l’Europe. Par exemple et dans la continuité de l’initiative lancée l’an dernier avec la Roumanie, un focus sur la Biélorussie révèle de nouveaux talents de ce territoire méconnu en plein essor.

Multiplier les projets, organiser des hors-les-murs, traverser les frontières, on ne peut évoquer CIRCULATION(S) sans rendre hommage à l’incroyable équipe qui l’anime. Largement féminine, peuplée de caractères affirmés, de jeunes âmes passionnées, dévouées voire militantes, l’association Fétart portent avec le cœur cette volonté de faire, avec rigueur et sérieux. Et l’envie de toujours grandir.

Dans un monde où les intérêts gouvernent, nous souhaitons avant tout offrir une alternative aux médias de masse, au web et aux réseaux saturés par la bêtise et l’étroitesse. CIRCULATION(S) s’est fondé sur des valeurs d’éducation et de transmission. Cette année, je m’engage avec toute l’équipe à rassembler autour de l’image, à faire ce pas de plus dans la lutte contre l’ignorance, à proposer un contrepoids nécessaire face à la faillite d’un système. Le festival, fort de son esprit fédérateur, n’a pour seules vocations que de soutenir la création contemporaine et d’accompagner le public dans ses découvertes et son enrichissement. C’est une promesse pour cette édition et les autres à venir.

 

« Les mêmes qui leur ont ôté les yeux reprochent au peuple d’être aveugle » – John Milton

 

Audrey Hoareau – Directrice Artistique du festival