LECUYER Alban

BD

France

2011 - Artiste SFR Jeunes Talents

La sédimentation de la ville s’opère par couches successives. Un modèle prolifère sur les décombres du précédent, on démolit, on reconstruit. L’image est connue : l’implosion en public des grands ensembles périurbains. On vient voir, en voisin ou en curieux, le dynamitage d’un immeuble comme on assiste au spectacle de la mise à mort. On retrouve l’espace symbolique des arènes (le périmètre de sécurité), la figure du matador (l’entreprise de démolition, l’artificier), l’attente de l’estocade (le compte à rebours), la carcasse de la bête vaincue (les tonnes de gravats). À la fin, généralement, le public applaudit et l’image produite, retransmise à la télévision ou sur Internet, s’inscrit dans la mémoire collective. Une image dont le langage – la déflagration, l’effondrement – renvoie aux carrières, aux mines, à la matière brute. La poussière de béton retourne à la poussière et c’est toute l’existence de ces architectures collectives, uniformes, qui apparaît dérisoire et dénuée d’empreinte historique.

La série Downtown Corrida propose de transposer un patrimoine persistant, héritier de l’histoire et des modes architecturales du continent européen, dans l’environnement anachronique des chantiers de démolition. Rendus génériques par le simple jeu des perspectives ou de la répétition en série, les hôtels particuliers et les façades en tuffeau du XVIIIe siècle deviennent à leur tour précaires, instables. Leur écroulement fait écho à la vulnérabilité de l’habitat périphérique, produit d’un après-guerre en reconstruction et d’une fin de siècle en pleine crise du logement. En privant les objets de mouvement, l’instantané produit alors de nouveaux volumes dont l’excentricité célèbre la fracture, la dislocation, et prône un retour à la fonction oblique de Claude Parent et Paul Virilio.

Entre les architectures à échelle humaine et celles, démesurées, qu’on ne peut appréhender qu’à une certaine distance, les photomontages traduisent un rapport de proximité illusoire entre l’événement et le public. Les personnages, anonymes et isolés, reflètent un état latent, une attente sans nostalgie ni impatience dont on ignore si elle concerne une ville disparue ou encore à construire. En arrière-plan se dessinent les contours d’une cité empruntée aux peintures métaphysiques de Giorgio de Chirico, un espace morcelé où le champ de vision heurte sans cesse les limites d’une parcelle, d’un terrain, d’un chantier. Les paysages se referment progressivement pour devenir des intérieurs, des périmètres sans issue où l’on devine la métamorphose d’une ville enceinte, à la fois close et en instance de mutation. En atteste la présence exagérée de plantes pionnières, qui constituent le premier stade de colonisation d’un site par le végétal.

L’homogénéité des climats et la répétition des motifs participent à la confusion entre documentaire et trucage. Une esthétique proche des vues d’artistes placardées sur les chantiers pour annoncer une nouvelle architecture, écologique et mondialisée, dont la forme s’affranchit du territoire dans lequel elle s’inscrit. La corrida minérale qui se joue dans le décor d’une topographie fictive devient alors tour à tour ironique, théâtrale ou surréaliste.

à propos de l'artiste

Diplômé de l’École supérieure de journalisme de Lille en 2002, j’ai d’abord été photographe et rédacteur pour le quotidien Nord-Éclair, pour les revues L’œil électrique, Trouble(s) et Combat face au sida, puis pour le quotidien Metro. J’enseigne aujourd’hui l’histoire de la photographie et la compréhension de l’image au DMA-Régie de spectacles de Nantes, et publie dans différents magazines (Tête-à-tête, Fragil, etc.). Je réalise en ce moment une série sur les parcours migratoires qui sera présentée dans le cadre de l’exposition « Nantais venus d’ailleurs – Histoire des étrangers à Nantes au XXe siècle » au Château des ducs de Bretagne. Mes travaux personnels s’articulent essentiellement autour d’une représentation de l’identité des quartiers, et tentent de définir la place qu’occupe l’individu face à un territoire en pleine mutation.