FOHLEN Corentin

France / Sélection du jury / 2017

" Lumane Casimir "

Suite au séisme qui a frappé Haïti en 2010, un projet de ville nouvelle fut élaboré à une vingtaine de kilomètres de Port-au-Prince. Des bureaucrates désignèrent ce terrain, loin de tout, sans approvisionnement continu en eau courante et en électricité, pour pallier le manque de logements dans la capitale.

Le projet n’a pas tenu ses promesses : manque de travail, ouverture tardive de l’école, distribution d’eau non potable, électricité inégalement répartie et manque d’espace pour les familles. Avec un loyer mensuel de 50 dollars, l’offre s’adresse surtout aux familles de classe moyenne, mais le village demeure aux deux tiers inoccupé.

LUMANE CASIMIR

« Lumane Casimir est le nom d’un village qui a été construit au lendemain du tremblement de terre du 12 janvier 2010. Ce projet ambitieux est de reloger une partie des haïtiens qui ont perdu leur logement. On annonce 250 000 morts (chiffre récemment controversé) et plus d’un million de personnes à la rue. Très rapidement un projet sort de terre porté par le gouvernement haïtien. L’un des rares projets de relogement. Le chantier débute en 2012 mais aucune information ne sort officiellement: le budget, les futurs occupants, les conditions de logement… Aucun journalistes haïtiens ne parvient à avoir l’information. Un mystère plane sur ce projet. Construite à 20 kilomètres au nord de la capitale Port-au-Prince, loin de toute infrastructure, dans une zone désertique, le lieu est incongru.

En janvier 2013, l’un des ouvriers du chantier me parle de l’énorme gâchis que représente ce projet: logements trop petits pour des familles souvent nombreuses, utilisation des fonds suspects (l’entrepreneur serait un sénateur dominicain, ayant financé la campagne du président Martelly). De plus la majorité des emplois sont occupés par des dominicains, alors qu’Haïti manque d’emplois. Le projet global est financé par le fond pétro-caribé, un emprunt lié au Vénézuela, à hauteur de 49 millions de dollars.

Un an après les premiers occupants sont logés. Sur les 3000 maisons prévues, seulement un bon millier sont construites. Et 500 occupées. La peinture est jolie, mais le délabrement déjà amorcé: le ciment s’effritait, on sentait le travail bâclé. De plus les pillages avaient déjà commencé. Lavabos, fils électriques, batteries solaires, portes, tout ce qui pouvait se récupérer et se vendre a été dérobé.

La centaine de famille logée l’a été sous condition d’acceptation de leur dossier. Une usine est en chantier et la promesse de créer des emplois fait venir une catégorie de classe moyenne ne pouvant plus se loger dans la capitale, les loyers ayant explosé suite à l’afflux des humanitaires.

Lors de la remise officielle des clefs en mai 2013, par le président de la république, 120 familles sont présentes. Notamment des fonctionnaires de police. Certains reçoivent les clefs mais ne recevront la maison que plusieurs mois après. Censé répondre à une demande pressante de logements privatifs, le projet n’a pourtant pas tenu ses promesses: le chantier de l’usine est arrêté depuis un an, l’ouverture de l’école tarde (effective en octobre 2014), l’eau distribuée est trop salée et donc inutilisable au quotidien, l’électricité est inégalement répartie… Certains locataires ont pensé pouvoir devenir propriétaire de leur logement au bout de quelques années, comme bon nombre de projets humanitaires de logement, ce qui n’est pas le cas. Le loyer de 2500 gourdes (50 dollars US) s’adresse à une population déjà relativement à l’aise.

Résultat le village est au deux tiers inoccupé. Pourtant de nombreux dossiers ont été déposés.

Les habitants ont fini par manifester en 2014 pour exiger des réponses à leurs doléances. Fenel, le leader de la contestation, a été arrêté et emprisonné. Sa femme expulsée de chez eux. Pour l’avoir soutenue, trois familles sont chassées de chez elles, leur serrure changée, leurs affaires jetées sur le trottoir.

La construction du marché a finalement débutée début 2016. Une fois achevée, il permettra d’éviter aux habitants d’aller s’approvisionner à Port-au-Prince. En attendant son ouverture, des potagers sont aménagés, des dépendances voient le jour autour des maisons et de petits commerces informels fleurissent un peu partout.

Lumane Casimir est, à échelle réduite, un exemple de la cacophonie et des problématiques qui règnent dans le pays: manque de logement, corruption, flou dans la gestion administrative, désengagement de l’état, projets humanitaires mal pensés et mal gérés, ressources naturelles détruites… »

Corentin FOHLEN

Lumane Casimir, HAÏTI.

Sujet au long cours, débuté en novembre 2012